VTL: vertèbre de transition lombo-sacrée chez le chien

VTL: vertèbre de transition lombo-sacrée chez le chien

Les Vertèbres de Transition Lombo-Sacrées (VTL) chez le Chien


(Radiographies pour illustrer l'article : Sébastien Mirković)


1) Définition


Les vertèbres de transition lombo-sacrées (VTL) sont des variations congénitales de la jonction entre la colonne lombaire et le sacrum.

Elles concernent la dernière vertèbre lombaire (L7), la première vertèbre sacrée (S1), ou plus rarement une vertèbre intermédiaire.

Ces variations modifient la morphologie, parfois les relations articulaires entre la colonne et le bassin, et peuvent, dans certains cas, influencer la biomécanique de la région lombo-sacrée.

Les VTL ne sont pas toujours pathologiques ou cliniquement significatives.


2) Anatomie Normale de la Région Lombo-Sacrée


Chez le chien sans anomalie :

• la colonne lombaire comporte 7 vertèbres lombaires (L1 à L7) ;
• le sacrum est constitué de 3 vertèbres sacrées soudées (S1 à S3) ;
L7 est symétrique, sans contact avec les ailes de l’ilium ;
• la jonction lombo-sacrée assure la transition entre une zone mobile (lombaire) et une zone rigide (sacrum–bassin).


Cette organisation garantit une transmission harmonieuse des forces vers les membres postérieurs.


Illustration ci-dessous: anatomie normale chez un Berger hollandais. Flèche de gauche: sacrum formé de 3 vertèbres soudées; flèche de droite: L7




3) Origine embryologique


La colonne vertébrale du chien se met en place très précocement au cours du développement embryonnaire, à partir de structures segmentaires appelées somites.

Chaque somite est initialement similaire, puis se différencie progressivement pour former une vertèbre appartenant à une région précise de la colonne : cervicale, thoracique, lombaire ou sacrée.

Cette régionalisation est contrôlée par des mécanismes génétiques complexes, impliquant notamment les gènes HOX, qui déterminent l’identité régionale de chaque vertèbre.


On peut se représenter ce processus comme une succession de segments identiques au départ, auxquels est progressivement attribuée une « étiquette » lombaire ou sacrée.

Dans certains cas, cette étiquette est déplacée d’un cran vers le haut ou vers le bas : une vertèbre destinée à devenir sacrée acquiert une identité lombaire, ou inversement.


Il est important de souligner que :

• le nombre total de vertèbres est fixé très tôt au cours du développement,

• il n’y a ni création tardive d’une vertèbre supplémentaire, ni disparition réelle d’une vertèbre,

• les anomalies observées correspondent à une modification de l’identité régionale d’une vertèbre située à la jonction lombo-sacrée.

Ainsi, ce que l’on décrit radiographiquement comme une « vertèbre surnuméraire » ou, à l’inverse, comme une « vertèbre manquante », correspond en réalité à une vertèbre existante dont l’identité lombaire ou sacrée a été modifiée.

Cette approche embryologique permet de comprendre pourquoi :

• certaines variations numériques apparentes peuvent être totalement asymptomatiques,

• d’autres configurations, associées à une morphologie intermédiaire ou à des contacts anormaux avec le sacrum ou l’ilium, constituent de véritables vertèbres de transition lombo-sacrées.


L’embryologie n’a donc pas pour but de remplacer la lecture radiographique, mais d’en expliquer le mécanisme, et de rappeler que le simple comptage des vertèbres ne suffit pas à définir une VTL.


4) Les principaux types de VTL



4.1. Sacralisation de L7 

L7 acquiert partiellement ou totalement des caractéristiques sacrées :

• fusion partielle ou complète avec S1,

• contact ou soudure avec l’ilium,

• réduction de la mobilité lombo-sacrée.




3 clichés ci dessus : sacralisation de L7 chez un chien d'élan norvégien. Dans ce cas la VTL est L7 qui prend des caractéristiques de vertèbre sacrale, elle n'est pas symétrique, à gauche son processus transverse se soude à l'ilium.



4.2. Lombarisation de S1 

S1 perd son identité sacrée :

• absence de fusion avec S2,

• morphologie lombaire,

• création d’une articulation supplémentaire,

avec parfois une hypermobilité lombo-sacrée.


Illustration : 2 clichés ci dessous: lombarisation de S1 chez un Welsh Corgi Pembroke, et 2 clichés ci dessus :  lombarisation de S1 chez un Berger allemand. Dans ces cas la VTL est S1 qui se détache du sacrum et prend des caractéristiques de vertèbre lombaire

- Flèche du haut (face) et de droite (profil) : L7

- Flèche du milieu : S1 = vertèbre de transition dans ce cas 

- Flèche du bas (face) et de gauche (profil): sacrum formé de 2 vertèbres soudées S2 et S3




4.3. Vertèbre surnuméraire 


Dans certains cas, la radiographie met en évidence une vertèbre mobile supplémentaire au niveau lombo-sacré. Deux situations très différentes existent, et il est essentiel de ne pas les confondre.


A) Variation numérique “pure” 

La radiographie montre :

• 8 vertèbres lombaires parfaitement individualisées, de morphologie lombaire “normale”,

• un sacrum normal formé de 3 vertèbres sacrées soudées,

• une jonction lombo-sacrée d’aspect normal, sans contact ni anomalie relationnelle avec les ailes iliaques.

Point de vue radiologique : on peut décrire une “8ᵉ lombaire”. En l’absence de dysmorphie ou de contact anormal, le chien peut être classé LTV0. Certains lecteurs en lecture officielle notent alors explicitement “8 lombaires”, sans retenir de VTL pathologique.

Point de vue embryologique : cette “8ᵉ lombaire” correspond très probablement à une S1 totalement lombarisée, sans retentissement morphologique visible sur l’organisation sacrée en aval.

👉 Dans cette configuration strictement normale sur le plan morphologique et relationnel, il s’agit d’une variation anatomique, et non d’une VTL pathologique.


B) Vertèbre intermédiaire dysmorphique

Plus souvent, la vertèbre “en plus” n’a pas une morphologie lombaire normale : elle présente des caractéristiques mi lombaires / mi sacrales, parfois asymétriques, avec :

• processus transverses anormaux,

• contact ou pseudo-articulation avec l’ilium ou le sacrum,

• voire fusion partielle.

👉 Dans ce cas, il ne s’agit pas d’une simple variation numérique, mais d’une véritable vertèbre de transition, qui doit être classée LTV1, LTV2 ou LTV3 selon la morphologie et les relations avec le bassin.


En pratique, dans ces cas de "vertèbre surnuméraire", ce n’est donc pas le fait de “compter 8 lombaires” qui définit une VTL, mais la présence d’une dysmorphie et/ou d’un contact anormal avec le sacrum ou l’ilium.



Ci dessus : vertèbre surnuméraire (8ème vertèbre lombaire) chez un Welsh Corgi Pembroke


Ci-dessus : vertèbre de transition chez un Dogue argentin; dans ce cas, il s'agit d'une vertèbre surnuméraire, dysymétrique (le processus transverse droit se soude à l'ilium), entre L7 et S1, avec spondylose entre cette VTL et S1


4.4 Cas inverse : apparente “vertèbre en moins”

Dans certains cas, l’examen radiographique met en évidence un nombre apparent réduit de vertèbres lombaires et/ou sacrées, par exemple 6 vertèbres lombaires et 2 vertèbres sacrées soudées.

Cette situation peut donner l’impression qu’une vertèbre est “manquante”.

D’un point de vue radiographique, il s’agit d’une description du nombre de segments visibles et de leur organisation morphologique.

On observe le plus souvent une vertèbre intermédiaire, présentant des caractéristiques mixtes lombaires et sacrées.

D’un point de vue embryologique, aucune vertèbre n’a disparu.

Cette configuration correspond à une modification de l’identité régionale d’une vertèbre située à la jonction lombo-sacrée, qui acquiert partiellement des caractères lombaires et sacrés.

Il s’agit donc d’une vertèbre de transition lombo-sacrée, dont l’expression peut être plus ou moins marquée.

Comme pour les vertèbres dites “surnuméraires”, ce n’est pas le simple comptage des vertèbres qui définit une VTL, mais la morphologie de la vertèbre intermédiaire et ses relations avec le sacrum et le bassin.


Chez cet épagneul breton ci dessous, il y a 6 vertèbres lombaires (au lieu de 7), 2 vertèbres sacrales soudées (au lieu de 3), et une vertèbre de transition, qui comporte à la fois des caractéristiques de L7 et de S1.




5) Classification officielle des VTL


Les anomalies de la jonction lombo-sacrée ne se répartissent pas en catégories nettes et étanches, mais s’inscrivent dans un continuum anatomique, allant de la variation morphologique sans conséquence à des formes plus marquées pouvant modifier la biomécanique.


 • LTV0 : anatomie normale

La vertèbre L7 et le sacrum présentent une conformation anatomique normale.

Aucun contact ni chevauchement anormal avec les ailes iliaques.


• LTV1 : modification morphologique sans contact avec l’ilium

LTV1 correspond à une modification de forme des processus transverses de L7, sans contact ni articulation avec les ailes iliaques ou le sacrum.

Le processus transverse peut être plus court, plus long, épaissi ou orienté différemment, et cette anomalie peut être symétrique ou asymétrique.

Il s’agit d’un stade léger, sans conséquence mécanique directe, car L7 reste totalement dissociée du bassin.


• LTV2 : contact ou pseudo-articulation

Dans ce stade, au moins un des processus transverses de la dernière vertèbre lombaire entre en contact avec l’aile iliaque ou le sacrum, créant parfois une pseudo-articulation.

Ce contact peut être unilatéral ou bilatéral, et cette anomalie peut être symétrique ou asymétrique.

Ce stade peut modifier légèrement la biomécanique et, dans certaines races, est associé à une incidence un peu plus élevée d’anomalies du développement coxo-fémoral.


• LTV3 : fusion partielle ou complète

Le stade LTV3 correspond à une fusion (complète ou partielle) entre L7 et l’aile iliaque ou le sacrum.

Là encore, la fusion peut être unilatérale ou bilatérale, symétrique ou asymétrique.

Certaines images classiques de LTV3 publiées par Flückiger et reprises dans les articles français montrent d’ailleurs des fusions unilatérales, avec une bascule du bassin et une dysplasie coxo-fémorale homolatérale.

Ce stade peut réduire la mobilité de l’articulation lombo-sacrée et s’accompagner, chez certains chiens, d’un risque accru de douleurs lombaires, de troubles neurologiques ou de déformations du bassin.


👉 Cette classification n’est pas une échelle de gravité.

Toutes les catégories peuvent être symétriques ou asymétriques.


6) Fréquence et Races Prédisposées


📌 Une anomalie présente dans toutes les races


✔️ Les VTL touchent en moyenne 5 % des chiens, selon des statistiques personnelles, mais ce chiffre varie significativement selon les races et les lignées.
✔️ Dans certaines familles de chiens,  jusqu’à 25 % des chiens sont affectés.


📌 Dépistage officiel dans certaines races


✔️ En Allemagne, certaines races font l’objet d’un dépistage systématique.

✔️ En France, plusieurs clubs recommandent un dépistage radiographique, notamment :

• Berger Blanc Suisse
• Altdeutscher Schäferhund
• Rhodesian Ridgeback
• Berger Belge
• Berger Hollandais



7) Conséquences Biomécaniques et Pathologiques

 

Beaucoup de VTL sont totalement asymptomatiques.


Les formes asymétriques ou avec contact peuvent provoquer les problèmes suivants :


📌 Altération de la mobilité lombo-sacrée


✔️ Une VTL peut provoquer :
• Hypermobilité et instabilité articulaire si S1 est lombarisée.
• Hypomobilité et blocage articulaire si L7 est sacralisée.
• Contact anormal entre L7 et le sacrum, créant des contraintes inhabituelles.


📌 Facteur de risque pour la dysplasie unilatérale


✔️ Une VTL très asymétrique peut perturber la position du bassin et des hanches.
✔️ Elle peut favoriser le développement d’une dysplasie unilatérale, avec une mauvaise répartition des charges sur les membres postérieurs.


📌 Syndrome de la queue de cheval


✔️ Une VTL peut réduire l’espace du canal vertébral, comprimant les nerfs du plexus lombo-sacré.
✔️ Cela entraîne :
• Douleurs lombaires chroniques.
• Faiblesse ou parésie des postérieurs et du fouet.
• Troubles urinaires et fécaux dans les cas avancés.

Ce syndrome queue de cheval due à une LVT reste rare en dehors de races très prédisposées ou de cas sévères.


📌 Prédisposition à l’arthrose précoce


✔️ Une instabilité chronique à L7-S1 favorise la formation de ponts osseux et de dépôts ostéophytiques.
✔️ L’arthrose lombo-sacrée entraîne une douleur progressive et une perte de mobilité.



8) Diagnostic et Prise en Charge


📌 Signes cliniques évocateurs


✔️ Certains chiens restent asymptomatiques, mais d’autres peuvent présenter :
• Une raideur et une boiterie intermittente des postérieurs.
• Une douleur lombaire à la manipulation.
• Une difficulté à sauter ou monter des escaliers.
• Une perte de tonus musculaire des postérieurs.


📌 Examens d’imagerie


➡️ Radiographies de face et de profil des vertèbres lombaires et sacrales :
• Détecte les anomalies morphologiques de L7 et S1, et une anomalie du nombre de vertèbres sacrales (3) et lombaires (7).
• Permet d’évaluer une éventuelle fusion anormale ou un élargissement de l’espace intervertébral.


➡️ Age du pré-dépistage :

. Un pré-dépistage précoce (à 2 mois) est parfois possible pour l'éleveur: 

Ci-dessous radiographies d'un chiot Berger allemand de 9 semaines avec une conformation normale de L7 et du sacrum:

Idem ci dessous chez un chiot berger allemand de 7 semaines: conformation normale de L7 et du sacrum:



➡️ Scanner (CT) et IRM :
• Essentiels pour analyser l’impact sur les structures nerveuses.
• Détectent une sténose du canal lombo-sacré ou une compression des nerfs.


📌 Traitement médical des cas légers à modérés


➡️ Gestion de la douleur et de l’inflammation :

• Injections de Librela (traitement injectable mensuel à base d’anticorps monoclonaux, spécifiquement développé pour l’arthrose canine).
Galliprant (anti-inflammatoire spécifique).
• AINS classiques en cas de poussées douloureuses.

. ostéopathie, kinésithérapie, hydrothérapie

➡️ Prévention de l’arthrose :
• Chondroprotecteurs (sulfate de chondroïtine, glucosamine).
• Acides gras oméga-3 aux propriétés anti-inflammatoires.

. NB : leur efficacité reste débattue...


📌 Traitement chirurgical des cas sévères


✔️ Indiqué si compression nerveuse importante ou douleurs invalidantes.
✔️ Plusieurs options possibles :
• Foraminotomie lombo-sacrée : élargissement du canal rachidien.
• Arthrodèse lombo-sacrée : stabilisation chirurgicale.

9. Transmission génétique 


• Une composante héréditaire est probable.

• L’héritabilité et le mode de transmission ne sont pas connus.

• Aucune étude ne démontre qu’un chien avec 8 lombaires “pures” et un sacrum normal présente un risque clinique ou reproductif démontré.

👉 À ce jour, aucune donnée ne justifie une exclusion automatique de la reproduction sur ce seul critère.


VTL et reproduction : comment raisonner?


Une VTL doit être considérée comme une information, pas comme un verdict.

En pratique :

• ne pas exclure systématiquement un chien ayant une VTL mais asymptomatique,

• ne pas accoupler deux chiens présentant la même anomalie,

• mettre en balance défauts et qualités (caractère, morphologie, travail, santé globale),

• préserver la diversité génétique,

• collecter des données (radiographie de la descendance lorsque c’est possible).

La sélection ne peut être efficace que si elle est progressive, documentée et populationnelle.



10) Cas particuliers illustrant la complexité de la classification


Défaut de soudure entre S1 et S2 : on entre ici dans les zones grises, qui montrent toute la complexité de la classification. On effet on pourrait considérer ce "défaut de soudure" comme un tout début de lombarisation de S1.


📌 Défaut de soudure (flèches) entre S1 et S2 chez ce Labrador.

Découvert fortuitement lors du dépistage, asymptomatique.


📌 Défaut de soudure (flèches) entre S1 et S2 chez ce Golden retriever ci dessous.

Il s'agit en fait d'un début de lombarisation de S1: sur la radiographie de face, les flèches latérales montrent que S1, non soudée à S2 (flèche centrale), présentent une ébauche de processus transverse, comme une vertèbre lombaire.





Conclusion


✅ Les VTL sont des anomalies congénitales qui modifient la jonction lombo-sacrée.

✅ Elles sont fréquentes dans certaines races et nécessitent un dépistage en élevage.

✅ Elles peuvent être asymptomatiques, ou provoquer des douleurs, une instabilité ou un blocage, une arthrose ou un syndrome de la queue de cheval.

✅ Le traitement est adapté en fonction des symptômes, allant d’une prise en charge médicale à la chirurgie dans les cas sévères.